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Au Sénégal, quitter un emploi stable pour la vie d'artiste

Ils ont décidé de tout plaquer : un emploi stable, un statut social « reconnu », pour se consacrer à leur passion : la culture. Portrait croisé de deux personnes en Côte d’Ivoire, qui ont pris le risque d’abandonner une carrière professionnelle prometteuse pour un emploi encore informel et peu reconnu dans la société. Rencontre avec l’artiste plasticienne Marie Adjoba et le slameur Bee Joe. 


Marie Adjoba, 30 ans, dans son atelier à Grand-Bassam. ©
Marie Adjoba, 30 ans, dans son atelier à Grand-Bassam. ©

De notre correspondante à Dakar,


Marie Adjoba nous accueille dans son salon : c’est une pièce quasiment vide. Il n’y a pas de meubles, seulement des pots de peinture posés ça et là. « Il y a un ciel qui est gris, décrit l'artiste, c’est l’atmosphère que j’ai voulu apporter. On voit une femme qui est en train de creuser des trous avec un gant rouge à la main. On voit des porcs couchés… Les porcs qui renferment toute l’infamie et toutes les choses qui lui ont été faites, qu’elle ne peut pas pardonner. Si on ne peut pas pardonner, on peut enterrer nos démons et avancer. »


Marie Adjoba a 30 ans. Elle se définit comme une artiste autodidacte : elle a commencé par du dessin, avant de prendre des cours de peinture. La voilà qui désormais s’approprie cette matière. « Mon travail est très inspiré des mouvements surréalistes dada, explique-t-elle. Je parle beaucoup de l’expérience humaine. Je parle de l’humain sur un aspect plus personnel : ses peurs, ses doutes, ses questionnements. »


À l’origine, Marie Adjoba avait un contrat fixe dans un cabinet : pendant plus de cinq ans, elle coordonne des programmes pour accompagner des projets dans le secteur agricole ou dans les énergies renouvelables. Du jour au lendemain, elle décide de faire une pause. Se retranche dans son atelier pour peindre : elle bascule alors dans un autre univers. « Ma routine a complètement changé, c’est-à-dire que je n’ai plus la même notion de la semaine que les autres, parce que par exemple, je travaille la nuit, je dors le matin. Quitter un train de vie pour un autre, c’est un changement, et tout changement dérange un peu, admet-elle. Mais je me suis rendu compte que j’aimais tellement la peinture quand, au lieu d’aller acheter du maquillage, je partais acheter des pinceaux et des tubes de peinture. Avant je me serais dit : bon, je me fais un restau. Mais aujourd’hui, je me dis : j’achète un tube de peinture. »


D'expert-comptable à slameur


Bee Joe est une figure du slam en Côte d’Ivoire. Dans son dernier single, « C’est vous les boss », il rend hommage aux travailleurs de l’ombre, qui évoluent dans le secteur informel tout en enrichissant l’économie du pays. Comme pour rappeler son propre parcours : car Joseph Baffrou – de son vrai nom – est à l’origine expert-comptable. Diplômé de l’Institut supérieur de comptabilité, il travaille d’abord dans une multinationale dans l’agro-industrie. Il y gravit tous les échelons pour ensuite rejoindre une entreprise de l’industrie textile dans le centre de la Côte d’Ivoire.


Bee Joe, une figure du slam en Côte d’Ivoire.
Bee Joe, une figure du slam en Côte d’Ivoire.

Après 14 ans de travail dans des entreprises, sa passion pour le slam prend le dessus. « Je commençais à délirer, parce que j’étais dans mon bureau, je commençais à faire des monologues, se rappelle-t-il. J’ai bien aimé ma dernière fonction de superviseur de ventes, parce que c’était du contact, c’était de la démarche. J’aime la vente. Mais je pense que le slam m’a pris aux tripes. À un moment donné, je n’en pouvais plus. C’était le moment pour moi de lâcher prise, de dire que l’entreprise, c’est bon, j’ai emmagasiné de la connaissance, je peux partager cela autrement. Mais il me fallait être sur la scène. »


En 2011, le pays traverse une crise politico-militaire profonde. Le slam est encore embryonnaire. Changer de travail dans un contexte aussi incertain est une folie. Marc-André, un ami de son quartier, est alors surpris de ce changement. « Au début, je disais qu’il était fou, parce que c’était un pari utopique pour moi, parce que tu ne peux pas laisser quelque chose qui est stable pour aller dans le virtuel, juge-t-il. Il a insisté, comme c’est ce qu’il voulait faire. C’était son pari, il fallait l’accompagner dans sa décision ».


Trop risqué, mais qu’importe, Bee Joe assume pleinement ses choix. « Quand je regarde mes bulletins de salaire et quand je compare avec ce que je gagnais avant, c’est de la folie, parce que tu descends de l’échelle sociale, admet-il. Avant j’étais véhiculé. J’ai été obligé de vendre mes véhicules parce que je n’avais plus d’entrées d’argent. Tu es dans un appartement, tu ne peux plus assurer le loyer, parce que tu n’as plus un revenu mensuel. Donc tu es obligé de t’accommoder, de réadapter ton mode de vie. »


Bee Joe tisse sa toile, s’ouvre à de nouveaux réseaux. Il parvient à fédérer autour de lui d’autres passionnés du slam. Il monte des soirées, où des artistes trouvent conseils et entraide. « Je suis heureux de faire ce que j’aime. Financièrement je suis plus ou moins stable. J’arrive à vivre modestement, à assurer l’éducation de mes enfants. Je vis exclusivement du slam, témoigne-t-il. J’ai des ateliers d’écriture, de performances. Je suis sollicité par des festivals en Afrique : l’année dernière, j’ai fait une tournée sous-régionale dans six pays. Je suis allé en Europe. Je rencontre des personnes formidables dans l’art, des sculpteurs, des peintres, des chanteurs et des ministres ! Des ministres, quand vous finissez de performer, ils viennent vous dire : "Ah bravo !" À la limite, ils s’inclinent pour vous féliciter. »


Son festival, Babi Slam, fête ses 10 ans cette année.

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