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Qui se cache derrière Ourika, première héroïne noire de la littérature française ?

Dans un livre consacré aux esclaves à Paris sous l’Ancien Régime, l’historienne étasunienne Miranda Spieler cherche à comprendre si réellement, « tous les esclaves qui entraient en France étaient libres » durant l’Ancien régime, quand, dans les îles, commerce triangulaire et économie de plantation battaient leur plein. Elle revient notamment sur le cas d’Ourika, que le roman de madame de Duras a rendue célèbre, sans rien nous dire ou presque sur qui elle était vraiment.


Aujourd'hui renommé « Portrait présumé de Madeleine », ce tableau représente une jeune femme probablement née en Guadeloupe, affranchie en 1794 et domestique d'un couple proche de l'artiste. Il a été présenté au Louvre en 1800 sous le titre « Portrait d'une négresse » et est souvent surnommée « La Joconde noire ». © Marie-Guillemine Benoist, Public domain, via Wikimedia Commons
Aujourd'hui renommé « Portrait présumé de Madeleine », ce tableau représente une jeune femme probablement née en Guadeloupe, affranchie en 1794 et domestique d'un couple proche de l'artiste. Il a été présenté au Louvre en 1800 sous le titre « Portrait d'une négresse » et est souvent surnommée « La Joconde noire ». © Marie-Guillemine Benoist, Public domain, via Wikimedia Commons

La France de l’Ancien Régime vit sur la question de l’esclavage dans une complète contradiction. Depuis 1315, en effet, toute forme de servage est prohibée sur son territoire. Au XVIe siècle, un arrêt du parlement de Guyenne, à Bordeaux, l’applique aux esclaves qu’un maître d’équipage expose à la vente. Ce privilège de la terre de France est formulé par le juriste Antoine Loisel au XVIIe siècle : « toutes personnes sont franches en ce roïaume ». La réalité cependant est infiniment plus complexe.


Au XVIIIe siècle, la traite atlantique fait de la France une des premières nations esclavagistes dans les îles d'outre-Atlantique. Durant les années 1780, elle dépasse même largement l’Angleterre et le Portugal, pionniers dans le domaine. Le Code noir encadre ce statut d’exception et Versailles cherche à limiter la venue d’esclaves dans la métropole et de manière générale, l’arrivée ou l’installation de toute personne non blanche. Dans ce cadre, Paris, où des propriétaires peuvent venir accompagnés de leurs esclaves, devient, nous explique Miranda Spieler, « un espace de liberté précaire, riche de séductions périlleuses ».


D’une part, en effet, « la monarchie se montrait inflexible dans ses efforts pour faire respecter les lois régissant la propriété coloniale. Les fonctionnaires de la Marine et les services de police mettaient tout en œuvre pour garantir, au mépris des jugements des tribunaux de la ville, qu’une personne asservie dans les colonies reste un esclave à Paris. Une fois arrêtés, emprisonnés et renvoyés de force outre-mer, les esclaves capturés étaient soumis à des formes de violence impensables dans la capitale. »


De l’autre, Paris était « aussi un lieu de résistance, de complicité, de solidarité dans la fuite et le site d’une série d’initiatives bienveillantes de la part des habitants de la capitale ou de visiteurs de passage désireux d’aider les esclaves. Paris était le théâtre de toutes sortes de controverses juridiques et de conflits institutionnels souvent régis par des règles tacites. Le destin de la plupart des personnes de couleur y était très largement déterminé par l’absence de consensus sur le statut des esclaves et sur les voies licites de leur affranchissement. »


Ourika ne fut pas qu'une héroïne de fiction

Miranda Spieler s'arrête sur cinq cas, dont celui d’Ourika, qui nous est de loin le plus connu, du moins en apparence. Il a en effet inspiré le roman éponyme de Claire de Duras en 1823, longtemps tombé dans l'oubli avant d'être redécouvert au début du XXIe siècle. Ce court livre a même été au programme de l’agrégation de lettres en 2026. Il nous révèle l’histoire d’une religieuse noire qui raconte à un jeune médecin comment elle a été achetée et embarquée sur un navire négrier par le gouverneur du Sénégal, puis offerte à la tante de ce dernier à Paris.


Dotée d’une bonne éducation, elle découvre peu à peu les préjugés liés à sa couleur de peau. Elle comprend qu’elle ne pourra jamais épouser une personne blanche, en l’occurrence le jeune homme dont elle est secrètement amoureuse. De cette couleur de peau, il est peu fait mention dans le livre, sinon pour signifier l’horreur que la narratrice a pour elle-même. Son intériorité, insufflée par l'autrice qui écrit ici à la première personne, est comme détachée de cette identité raciale, rendant possible pour son lectorat, alors très conservateur, une possible identification. Dans le livre enfin, Ourika meurt en 1802 à l’âge de 29 ans.


L’histoire réelle est tout autre. Arrivée à Paris en 1786 à l’âge de trois ans, la fillette grandit à l’hôtel Beauvau, siège aujourd'hui du ministère de l’Intérieur, à quelques pas de l'Élysée. La Révolution aurait dû l’en chasser, mais Anne-Louise, la fille du prince de Beauvau, parvient à conserver ce bien. Ourika meurt libre en 1799, à l’âge de 16 ans. Miranda Spieler note que l’année 1802 choisie dans le roman correspond au retour des religieuses dans les couvents de Paris, mais aussi au durcissement de la politique napoléonienne qui cherche à renvoyer toutes les personnes de couleur vers les îles, alors que l’esclavage est rétabli en Martinique.


Une autrice ventriloque

Un temps sous domination anglaise, l’île n’avait dans les faits jamais bénéficié de la première abolition révolutionnaire de 1794, pour le plus grand confort de Madame de Duras, dont la famille a bâti sa fortune sur la traite transatlantique. Cette aisance lui a permis d’épouser un pair de France, proche du roi, de tenir salon et de fréquenter la meilleure société parisienne. C’est en vendant sa plantation en 1807, qu’elle parvient à s’offrir un château en bord de Loire. Son livre n'a guère le ton d'un plaidoyer politique et il est salué à son époque pour sa « modération ». On raconte même qu’il fit pleurer son ami Chateaubriand, qui n'était pas un abolitionniste et dont toute la fortune familiale était elle aussi liée à la traite.


De la vraie jeune fille, on ne sait pas grand-chose, sinon que son prénom évoque une origine peule du Fouta-Djalon ou du Fouta-Toro, entre les actuels Sénégal et Guinée, qu’elle a effectivement reçu une éducation raffinée à Paris et qu’elle est probablement morte de tuberculose. Ses mots, ses ressentis, ses désirs nous restent parfaitement inconnus, comme c’est le cas, déplore Miranda Spieler, pour toutes les autres trajectoires qu'elle a étudiées.


Même lors des procès pour statuer si un esclave en fuite doit ou non être rendu à sa liberté, les mots qui lui sont attribués sont ceux de son avocat. En ce qui concerne le roman de Madame de Duras, Miranda Spieler parle même d'un cas de « ventriloquie ». De fait, il nous dit peu ou rien sur la condition noire du début du XIXe siècle, mais peut-être davantage sur les préjugés d’une femme blanche de l’aristocratie, pour qui la couleur de peau de son héroïne est décrite, au pire comme un handicap, au mieux, comme une fatalité.


À découvrir sur notre site: la série « Des Africains dans l'histoire-monde ».



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