Centrafrique: à Bangui, une journée «ville morte» contre les prix du carburant contrastée
En Centrafrique, un consortium d’organisations de la société civile avait lancé un appel à une journée ville morte, lundi 12 octobre, pour protester contre la hausse des prix du carburant. L'initiative faisait suite à la décision prise par le gouvernement, le 1er octobre, d'augmenter de 150 francs CFA le prix des produits pétroliers en raison de la crise mondiale du carburant et des difficultés de trésorerie de l’État.

Avec notre correspondant à Bangui,
Contrairement aux jours précédents, les activités économiques ont tourné au ralenti, ce lundi 12 octobre, à Bangui et dans plusieurs villes de Centrafrique. En cause ? l'appel à une journée ville morte lancé la semaine dernière par un consortium d’organisations de la société civile, notamment la plateforme I Gwé et l’OGDC, pour protester contre la hausse de 150 francs CFA des prix des produits pétroliers décidée par les autorités le 1er octobre.
Si les fonctionnaires et les agents de l’État ont rejoint leurs postes de travail comme à l'habitude et que dans l'administration, la semaine a débuté par la traditionnelle levée des couleurs et l’exécution de l’hymne national, dans le secteur éducatif en revanche le constat est tout autre. Plusieurs écoles, publiques comme privées, ont en effet gardé porte close.
Côté commerces, si dans les grands marchés de la capitale les activités se sont poursuivies timidement, l’affluence semblait moins importante que les jours précédents, tandis que de nombreux restaurants et débits de boissons sont restés fermés.
En ce qui concerne les transports enfin, quelques conducteurs de mototaxis ont circulé dans les quartiers populaires, notamment au KM5, à Ouango, à Bimbo et au Combattant, mais certains déploraient un manque de clients.
De nouvelles manifestations à venir ?
« Transports à l'arrêt, administration publique et commerces au ralenti, écoles fermées : ces éléments démontrent qu'il y a eu une adhésion massive à la journée ville morte et que les Centrafricains ont pris conscience de la situation », s'est félicité Quentin Ngando, coordonnateur de la société civile I Gwé, dans la soirée de lundi.
Reste toutefois qu'à Bangui, tout le monde ne fait pas le même constat. Pour Docteouvé Koé, qui figure parmi ceux qui s'opposaient à la mobilisation, l'opération est même « un échec ». « Il faut arrêter de manipuler l'opinion publique : la hausse des prix des hydrocarbures ne concerne pas seulement la République centrafricaine. En France, le prix à la pompe est à plus de 2 euros, l'équivalent de presque 2000 francs CFA ! Et à côté, au Congo Brazzaville, qui est un pays producteur de pétrole, ils sont aussi en difficulté, s'agace celui-ci, qui craignait que cette journée ne provoque des troubles sociaux. Cette augmentation devait avoir lieu il y a plus d'un an, mais le gouvernement s'est fait violence pour maintenir les subventions », ajoute-t-il encore.
Si ses revendications ne sont pas satisfaites, la société civile menace, elle, d'organiser de nouvelles manifestations. En face, le gouvernement maintient, à ce stade, sa hausse des prix du carburant et appelle au dialogue.
En Centrafrique, la hausse des prix à la pompe décryptée
À Bangui, un appel à la journée ville morte lundi 12 octobre avait pour objet la contestation de la hausse des prix du carburant. Ils sont parmi les plus chers du continent. Les autorités centrafricaines expliquent cette augmentation par le contexte international, les cours du baril. Mais cette raison à elle seule ne suffit pas à expliquer les prix records enregistrés aux pompes banguissoises.
De notre journaliste à la rédaction économique, Charlotte Cosset
Les autorités ont dû relever les prix à la pompe car les subventions consenties depuis mai pour maintenir des prix fixes devenaient intenables : la hausse des factures de l'importateur de carburant a contraint l'État. Pour vendre à prix fixe aux pompes, Bangui a dû augmenter les subventions à 350 francs CFA par litre en moyenne depuis le mois de mai. « Le coût mensuel a été évalué à environ 400 millions de francs CFA », a calculé un expert du secteur contacté par RFI.
Pour amortir cette dépense, Bangui a baissé les taxes sur les carburants. Mais moins de taxes signifie moins de recettes pour l'État. « Si l'on rajoute le manque à gagner en termes de collecte de recettes, cette somme pourrait approcher les 2 milliards de francs CFA (soit environ 3 millions d’euros – NDLR) par mois », note encore l’expert. Ces recettes pétrolières sont pourtant essentielles à l'État centrafricain car elles contribuent à près d'un quart des recettes totales du pays.
L'augmentation des cours du baril ne justifie pas à elle seule la différence de prix avec les pays voisins, toutefois : « Les raisons sont connues et nous les avons documentées », rappelle Paul Crescent Beninga, porte-parole du groupement de la société civile centrafricaine (GTSC). En septembre 2024, il publiait un rapport qui pointait les pertes économiques conséquentes au monopole d'importation confié à l'entreprise camerounaise Neptune Oil. Le rapport dénonçait le manque de transparence de l'entreprise qui ne déclare aux autorités ni les prix réels d'achat du carburant, ni les taxes acquittées à l'importation. Des marges qui ne sont pas justifiées sont ainsi appliquées.
Deux éléments mis également en avant par un audit indépendant commandé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et publié en octobre 2025. Ce dernier pointe différents types de frais facturés par Neptune Oil qui ne s’alignent pas sur les standards d’autres pays comparables. Les importations massives par la route, alors qu'un décret prévoit que 80 % des volumes doivent être importés par voie fluviale (plus sécurisée et moins coûteuse), sont aussi critiquées. C'est l'ensemble de ces facteurs qui alourdissent considérablement la facture et font des carburants centrafricains parmi les plus chers du continent.
Or, selon l'expert sollicité par RFI, « Si les recommandations de l'audit avaient été appliquées même partiellement, l'État aurait pu maintenir des prix plus bas à la pompe tout en continuant à collecter des recettes ».




