RDC: «Prendre la tête de la rébellion permet à Joseph Kabila de la rassembler et de clarifier les choses»
La rébellion change de visage. Depuis lundi, c'est l'ancien président Joseph Kabila lui-même qui prend la tête du mouvement politico-militaire, qui était basé à Goma sous le nom de l'AFC-M23 et qui s'appelle désormais le FRN, le Front pour la Refondation de la Nation. Pourquoi ce coup politique de la part de celui qui a gouverné la RDC de 2001 à 2019 ? Et quelle est derrière la stratégie du Rwanda ? Pierre Boisselet est le directeur du département Violences à l'Institut Ebuteli. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Quelle est la stratégie de Joseph Kabila en montant en première ligne ?
Pierre Boisselet : ce qu'on peut dire, c'est d'abord qu'il n'avait pas forcément grand-chose à perdre en s'affichant à la tête de cette rébellion. Parce qu'il était en exil depuis assez longtemps, il avait été condamné à mort par contumace en RDC. Donc je pense d'abord que la prise par Joseph Kabila de la tête de la rébellion lui permet de la rassembler. Et on sait que ces dernières semaines, ces derniers mois, il y avait pas mal de divisions en interne au sein de la rébellion. Et là, son arrivée à la tête de cette nouvelle structure permet de clarifier un peu les choses.
« Le Congo n'est plus une République, mais une dictature », a lancé Joseph Kabila la semaine dernière. Est-ce qu'il ne risque pas de s'entendre dire que lui-même était peut-être un dictateur, non, quand il présidait le Congo ?
Oui effectivement, il paraît assez mal placé pour faire cette remarque. On se souvient qu'il y a certaines des élections qui l'ont maintenu au pouvoir, notamment en 2011, qui étaient très contestées. On sait qu'il est resté au-delà de son mandat constitutionnel et que la fin de sa présidence était extrêmement tourmentée. Donc effectivement, il paraît mal placé pour faire ces commentaires. Je pense qu'effectivement il ne faut pas sous-estimer, disons, le souvenir négatif qu'a laissé la présidence de Joseph Kabila auprès de nombreux Congolais. Une anecdote parmi d'autres. Mais je me souviens que lorsque le camp de Félix Tshisekedi avait enfin pris tout le pouvoir en 2020, après une courte période de coalition entre les deux, il y avait eu une clameur à Kinshasa qui célébrait le fait de se débarrasser de l'influence de l'ancien président. Voilà. Donc c'est certain que la gouvernance du président Félix Tshisekedi laisse des frustrations, des contestations. Tout le monde n'est pas extrêmement heureux de la gouvernance de Félix Tshisekedi, qu'il dit. Mais de là à se rallier à un ancien président qui n'est pas très populaire et qui est visiblement soutenu par une puissance étrangère et largement considéré comme hostile. Voilà, ça ne se passe pas forcément dans les meilleures dispositions pour rallier à lui.
Alors, depuis juillet 2025, un peu plus d'un an, donc, il y a une médiation du Qatar en vue d'un vrai cessez-le-feu entre le gouvernement congolais et les rebelles de l’AFC-M23. Mais avec la création de ce FRN, le Front pour la refondation de la nation, est-ce que le processus de Doha ne devient pas hors sol ?
Effectivement, on peut se poser la question. Bon, déjà, il faut dire qu'il était assez fragile. Ça fait effectivement plus d'un an qu'il avait commencé. Il n'avait pas forcément donné beaucoup de résultats tangibles. Par exemple, le processus n'a pas empêché les rebelles de prendre la ville d'Uvira en fin d'année dernière avant de se retirer sous la pression. Mais enfin, disons qu'il existait encore et il entretenait cette idée que, peut-être, il était possible de trouver un compromis entre les rebelles et le gouvernement congolais sur la justice transitionnelle. Peut-être le partage du pouvoir au niveau local.
Les échanges de prisonniers ?
Des échanges de prisonniers, la démobilisation à venir des rebelles, etc. Donc ce processus avait au moins pour mérite de laisser entrevoir une fin négociée à cette crise. Aujourd'hui, étant donné la posture de Joseph Kabila qui a dit qu'il n'y avait rien à attendre du gouvernement actuel de la RDC, étant donné son objectif affiché de renverser le régime actuel, c'est assez difficile de voir ce qu'il reste à négocier. Et bon, à moins de pression internationale intense, je pense que tous les acteurs ont là un prétexte pour suspendre leur participation au processus.
Alors, pour se rendre à Goma ce lundi, Joseph Kabila est forcément passé par Kigali. Quel est, pour le président rwandais Paul Kagame, l'intérêt de voir Joseph Kabila prendre le leadership de la rébellion congolaise ?
Alors, je pense qu'il y a un intérêt clé qui est que ça permet de donner une image beaucoup plus congolaise à cette crise. À partir du moment où un ancien président que tout le monde connaît devient une des parties au conflit, ça change un peu l'image qu'on pouvait avoir des rebelles qui jusque-là pouvaient être des gens relativement marginaux dans le système soutenu à bout de bras par un pays étranger.
Joseph Kabila est mieux connu que Corneille Nangaa ?
Bien sûr. Clairement, c'est ce que son statut d'ancien président lui donne, les contacts qu'il peut avoir dans la région, etc. Ça va forcément donner une autre image à la rébellion. Et du point de vue de la communication, je pense que c'est un des objectifs.
En 1997, lors de la conquête du Congo-Kinshasa par les troupes rwandaises, Paul Kagame avait mis en avant le chef rebelle congolais Laurent-Désiré Kabila. Est-ce qu'il est en train d'essayer la même opération politique avec le fils, Joseph Kabila ?
Peut-être, on peut l'imaginer. En tout cas, ça ne peut que rappeler cet épisode-là aux Congolais et ça fait clairement peser cette menace. Après, il faut dire peut-être aussi que la situation géopolitique est quand même assez différente. Notamment, les États-Unis se sont plutôt rangés du côté du président Félix Tshisekedi dans cette crise, au moins depuis l'élection de Donald Trump. Ce qui est très différent de la situation de 97.
De 1997 où Bill Clinton soutenait Paul Kagame et Laurent-Désiré Kabila ?
Oui, il y avait à l'époque une bien plus grande bienveillance, je pense, de la part des États-Unis, à l'égard à la fois du Rwanda et des rebelles.





